QUELQUES TRAJECTOIRES DE L’ART CONTEMPORAIN -DOSSIER- COLOMBIE [Vie des Arts. Fr.]

1 09 2007

Partie 1
QUELQUES TRAJECTOIRES DE L’ART CONTEMPORAIN
André Seleanu

Le milieu artistique colombien poursuit un dialogue inlassable avec l’Europe et l’Amérique du Nord, tout en demeurant fidèle aux thèmes traditionnels de l’histoire colombienne : le métissage culturel, la violence politique, les inégalités sociales. À l’ère d’Internet et des biennales internationales qui fleurissent désormais un peu partout sur la planète – Kassel, Venise, Montréal, Hong Kong, São Paulo pour n’en nommer que cinq – les artistes latino-américains de toute expression plastique s’adaptent certes aux courants mondiaux. Mais, parallèlement, ils éprouvent également le besoin de comprendre et de traiter les réalités locales avec des outils qui se prêtent à cet exercice. La tension continue entre l’impératif international et la tradition nationale où s’entremêlent des racines espagnoles et indigènes constitue une source infinie de créativité. Forgé dans le brassage des peuples – européen, africain, amérindien – l’art contemporain colombien est parcouru d’une composante sensuelle caracté ristique nourrie d’un psychisme non dénué d’ironie qui absorbe l’esthétique postmoderne.
Fernando Botero1 est l’artiste colombien le plus connu à l’étranger. Une exposition de ses œuvres est toujours assurée de connaître un grand succès. Sa production ne constitue néanmoins que l’un des aspects de l’art moderne en Colombie. En fusionnant l’esprit du modernisme colombien avec des éléments de l’histoire de l’art occidental, notamment ceux hérités du Baroque, Botero articule un vecteur particulier de la réalité artistique colombienne. Cependant, des peintres tels que Franklin Aguirre et Álvaro Barrios qui s’inspirent de la bande dessinée, des artistes de la performance comme Maria Teresa Hincapié, des vidéastes, notamment quelques-uns des membres du collectif Artecamera, inscrivent eux aussi l’art actuel colombien dans des courants internationaux caractéristiques de l’art actuel.
En novembre et décembre 2006, j’ai eu l’occasion de visiter des centres clés de l’art contemporainà Bogotá, point de mire de l’activité artistique colombienne et son principal marché. Dans la capitale, le Musée d’Art Moderne de Bogotá (MAMBO), la Biennale d’Art Contemporain de Bogotá qui a lieu dans le centre d’exposition Corferias, le Musée Banco de la Republica, les galeries Valenzuela Kleiner, Garcés Velasquez et Artes Consultores constituent les étapes obligées du circuit de l’art actuel.
Dans les œuvres de jeunes artistes comme Maria Almonacid ou Guillermo Riveros exposées au Musée d’Art moderne de Bogotà (novembre 2006) lors de l’événement intitulé L’Art des Jeunes, l’on perçoit des revendications féministes ou encore l’affirmation des droits gais, manifestations qui contrastent avec le conservatisme oligarchique de la politique colombienne. À travers les tendances du jeune art colombien, l’on sent un désir profond de trouver une nouvelle normalité et de changer d’ambiance politique. Des courants morbides croisent en quelque sorte dans l’air de Bogotà des courants d’espoir : la réaction esthétique des jeunes artistes court à fleur de peau ; curieusement, toute aspiration vers uneévolution semble à la fois possible quoiqu’elle soit constamment différée.
Il faut savoir que la Colombie connaît une profonde expérience de la violence. Sous diverses appellations des soldatesques de gauche et de droite s’y font la guerre depuis cinq décennies. À ce climat belliqueux, s’ajoute celui redoutable qu’entretiennent les narcotrafiquants avec son inévitable cortège de victimes. Par suite de massacres et d’expulsions rurales, on dénombre aujourd’hui en Colombie plus de trois millions de réfugiés internes.
Dans l’art actuel, on sent sourdre le profond désir de voir naître un nouveau climat ; cette attente se traduit sous la forme de l’utopie artistique. En citant l’anthropologue nord-américaine Margaret Mead, Maria Elvira Ardilla, conservatrice du MAMBO (le Musée d’Art Moderne de Bogotá), écrit dans le catalogue de l’exposition L’Art des Jeunes 2006 : « Les jeunes ne sont pas seulement le point de mire de l’espoir d’avenir mais également les vecteurs d’une transition d’un moment culturel vers l’autre. »
L’INFLUENCE DE LA BANDE DESSINÉEDans l’art actuel, le bricolage des signes se manifeste avec vigueur à travers l’art inspiré par la bande dessinée. L’artiste Alvaro Barrios, originaire de Baranquilla, ville de la côte caraïbe, expose à Bogotá dans la galerie Mundo, qui est très à la mode. Barrios, c’est un Roy Lichtenstein tropical. Il agrémente ses bandes dessinées de femmes voluptueuses et de figurants qui évoluent au milieu de contrastes chromatiques torrides et de personnages dont les rencontres imprévues ne doivent rien au hasard : Superman, Marcel Duchamp, Picasso, Mickey Mouse… et le collectionneur californien Walter Arensberg. Barrios explique que sa ville de Barranquilla fut « le point d’entrée de la modernité en Colombie ». L’éclectisme ironique de Barrios, qui se manifeste dans une domination précise des techniques mixtes, reflète cette modernité attrayante et rigide – difficile à assimiler, peut-être, en milieu tropical.
On peut décrire Franklin Aguirre comme l’homme-orchestre de l’art actuel à Bogotá. Il fait figure en quelque sorte de missionnaire de l’art contemporain dans des milieux populaires. Plus minimaliste, plus statique et plus épurée que celle de Barrios, la peinture d’Aguirre, souvent exposée à l’étranger, reprend à son compte des icônes du répertoire occidental telles que l’image de Marylin Monroe, les paysans de l’Angélus de Millet ou le Penseur de Rodin. Une petite touche de pinceau et Aguirre – lui aussi, excellent technicien – ajoute quelques nuances de clair-obscur à une image d’emblée monochrome. Aguirre est un créateur d’icônes mystérieuses apparentées à l’art publicitaire ; paradoxalement, elles provoquent un frisson d’angoisse et, ensuite, le sourire et parfois, une gaieté hilarante. Son cycle de peintures porte comme sous-titre « Tiempos de guerra » et reflète ce très colombien métissage d’émotions : joie et peur, méditation mystique et humour.
Afin de comprendre l’art actuel latino-américain, le critique d’art Andrès Giunta reprend le concept de « bricolage de signes ». Il parle à ce sujet de« stratégies périphériques » qui ont la propriété de relativiser les valeurs absolues des mots d’ordre de l’heure, qu’ils soient européens ou nord-américains. « En déconstruisant le discours dominant, les artistes récupèrent les éléments qui les intéressent et les appliquent à leur propre discours culturel2. »
La galerie Valenzuela Kleiner s’est donnée comme mission de promouvoir l’expression artistique conceptuelle. Fernando Escobar, représenté par cette galerie, utilise la mode des cartes géographiques comme substrat pour sonder la question de la guerre interne. Il en tire un langage graphique épuré où sur une carte renversée du nord de la Colombie s’inscrivent les noms des villes sur un fond noir, le tout présenté sur un mur blanc. Le texte explicatif, post-marxiste et néo-structuraliste, critique la stratégie américano- colombienne qui vise à combattre du même coup la guérilla et la production de la coca :
« …les stratégies de production artistique contemporaine permettent de mettre en cause la représentation de la géographie du point de vue du pouvoir hégémonique du pays impérial – cette œuvre interroge la confusion intellectuelle qui est à la racine du Plan Colombia (le plan qui vise à éradiquer et la coca et la guérilla)… », écrit Escobar.
LA SIMULTANÉITÉ DES TEMPS HISTORIQUESIl y a trente ans, la critique d’art argentine Marta Traba, naturalisée colombienne, défendait la cause des grands artistes modernistes colombiens Francisco Obregon et Enrique Grau, ainsi que celle du sculpteur néo-constructiviste Ramírez Villamizar. Elle louait « l’art de la résistance » : elle insistait sur l’aspect mythique indigène, le temps circulaire, l’immobilisme et surtout l’utilisation du dessin et de la gravure. Elle rejetait les courants pop, le happening, l’art conceptuel qu’elle considérait comme des reflets d’une société nord-américaine sans rapport avec la réalité colombienne. Pourtant aujourd’hui, la Colombie et la plupart des pays de l’Amérique latine vivent ce que le critique culturel argentin Garcia Canclini appelle« la simultanéité des temps historiques »,à notre époque où un monde semi-féodal cœxiste en Colombie avec un environnement urbain trépidant. Les artistes colombiens doivent, en effet, frayer avec cette « réalité ».
Il n’est pas étonnant alors que la très branchée revue Internet Artnexus qui fait le lien entre la scène nord-américaine et le monde artistique hispanique, ait son siègeà Bogotá, tout en ayant une présence à Miami. José Ignacio Roca, conservateur de l’art contemporain du prestigieux Museo Banco de la Republica, était en 2006 commissaire associé de la Biennale de São Paulo. Roca prépare actuellement une exposition articulée sur le « concept de fantasmagorie mis en relation avec le théâtre des ombres en vogue au XIXe siècle », qui circulera dans plusieurs pays.
La performance a trouvé une praticienne de taille en Maria Teresa Hincapié, qui a fait une première carrière dans le monde du théâtre. Son œuvre s’est développée au contact du zen et d’autres formes de spiritualités orientales. Elle travaille l’idée d’un état de conscience lié et continu qui illumine la réalisation des gestes de la vie quotidienne. Par le biais de la performance, elle explore la contradiction ou la possible conciliation de l’espace publicitaire fonctionnel et le côté sacré de la sphère intime. En 2004, l’artiste a exécuté des performances à Montréal lors d’un programme organisé par le Conseil des Arts du Canada.
L’Alliance française de Bogotá maintient un contact étroit avec la scène artistique locale en favorisant, à travers ses événements, la connaissance des tendances internationales. Ses expositions annuelles d’œuvres de jeunes artistes colombiens et français, ainsi que les beaux catalogues qui les accompagnent, jouissent d’un grand prestige. Son salon annuel fait une place à l’installation, au travail multimédia, à la photo ; la sculpture et la peinture traditionnelles sont, en fait, peu représentées. « Notre salle d’exposition est considérée comme une étape quasi obligatoire pour les créations d’avant-garde des jeunes artistes », écrit Liliam Suárez Melo, membre du conseil d’administration de l’Alliance française de Bogotá dans le catalogue 2003-2004.
Réputée dans les milieux de l’art actuel de Bogotá, Adriana Castro proposait récemment lors du salon annuel de l’Alliance française une œuvre dans le sillage de Christo, intitulée Mur de contentieux. Cette installation formée d’une membrane verte délimitant un espace clos, fait référence aux empêchements de la liberté de mouvement lors des grands travaux urbains. C’est aussi une méditation sur les amples exclusions qui règnent dans les grandes villes et, plus largement, au sein de la société colombienne.
SIGNE, STYLE, MARQUE DE COMMERCEArtiste multidisciplinaire préférant un pop art sociologique d’une certaine ambiguïté ayant rapport à un public au fort pouvoir d’achat, Carlos Castro expose à la galerie Cometa située dans la partie nord (en l’occurence argentée) de Bogotá. Dans l’une de ses toiles, image ironique sinon empreinte d’humour noir, un personnage qui ressemble au feu baron de la drogue Pablo Escobar est représenté devant une toile typique de Botero, inscrite en abyme, dans une ambiance style nouveau riche. Dans une causerie, Castro s’étend sur le fol rapport art-argent d’une certaine clientèle artistique colombienne : « Le boom artistique des années quatre-vingt correspondait au boom économique issu du trafic de la cocaïne. Et faut-il souligner combien les narcotrafiquants aimaient les expositions des œuvres de Botero, entre autres manifestations de l’art contemporain ? », rappelle Castro.
Carlos Castro propose des liens intéressants entre style, signe et marque de commerce : « Lorsque je vois le style d’un artiste, je vois aussi une marque de commerce, un signe. Un Botero est pour moi un signe, une marque commerciale, autant que peut l’être la griffe Nike sur des running shoes », d’expliquer Castro. « Nous, Colombiens, sommes friands de signes qui viennent de l’étranger. Cependant, le signe brûle avec l’usage, tout comme un microprocesseur. Nous les aimons, nous les adoptons et nous les brûlons… »
La photo ironique et sensuelle de Guillermo Riveros s’inscrit dans la mouvance internationale d’un art en rapport avec l’identité sexuelle. Bien qu’il y ait à Bogotá plus de deux cent cinquante mille personnes qui s’identifient comme gaies, une virulente persécution machiste continue à s’y manifester – selon le quotidien El Tiempo, il y a eu cinquante assassinats d’hommes gais entre 2002 et 2006. Ceci n’empêche pas une forte manifestation publique de l’identité gaie, y compris dans le domaine de l’art contemporain. Présentée au Salon des jeunes artistes du Musée d’Art Contemporain de 2006 (MAMBO), l’installation haute en couleurs, dans la logique d’une autofiction, intitulée Mords l’oreiller ayant quelques rapports espiègles avec une passion christique, doit aussi beaucoup esthétiquement à l’artiste canadien Jeff Wall : même dramatisme dans la formulation de l’image, éloquence scénique. Riveros écrit :
« Après avoir profité de tout ce que la vie homosexuelle pouvait m’offrir, au début de ce printemps, j’ai dédié ma vie au Christ et j’ai commencé à explorer quel était le sens de mon choix. » La photo de Riveros poursuit une esthétique de filiation hispanique baroque, le sujet étant à la foisérotique et dévoré par la dévotion.
1
Vie des Arts, No 207, Entretien avec Fernando Botero – Je suis un artiste figuratif, Corinne Bolla-Paquet ; Vie des Arts, No 101, Botero. Une voluptueuse jubilation de la forme, Normand Biron.
2
Andrés Giunta in Gerardo Mosquera et al., Contemporary Art Criticism from Latin America, MIT Press, 1996 p.54.

Partie 2

ART ET VIOLENCE, ÉLÉMENTS D’UN DÉBAT
« L’analyse de la violence a constitué une sorte de point de mire pour la production artistique des artistes colombiens des quatre dernières décennies », écrit William López Rosas, historien de l’art (septembre 2006) dans un article publié dans la revue mensuelle de l’Université nationale de la Colombie, l’UNAM. L’auteur évoque une« canonisation » de la violence, il parle à ce sujet de « nouvelle vulgate violentologique »1. Détectant dans l’art lié à la violence une tendance qui place ce type de travail en oppositionà la propagande idéologique, López Rosas redoute une baisse des qualités esthétiques des œuvres.
Certains artistes proches du monde universitaire croient déceler par suite de sa banalisation une perte d’intérêt que le thème de la violence aurait subie à force de répétition trop constante, du moins dans sa transformation artistique directe. « Lorsque vous vivez dans un contexte aussi violent que le nôtre », juge l’artiste Adriana Castro qui pratique l’installation conceptuelle, « il est préférable de sortir du domaine du cliché, de vous éloigner du mode de la violence quotidienne. Traiter le sujet, oui, mais alors avec un éloignement critique. » Franklin Aguirre envisage le traitement du sujet de la violence à condition qu’il soit dans le cadre d’une polarité dialectique : « La violence– ou bien vous l’abordez dans sa forme extrême, ou bien vous la niez, c’est-à-dire vous l’omettez totalement de votre démarche. »
La violence continue de fasciner beaucoup d’artistes colombiens. Doris Salcedo, artiste consacrée, place la subtilité esthétique, mais également, la trace sociale de la violence, au centre de son œuvre apparentée aux thématiques de Joseph Beunys. Dans l’installation intitulée Prémonition (1991), Salcedo met en avant des matières organiques – fil à coudre, fines chaussures de femme, étuis de peau translucide – afin de suggérer la trace, il s’agit des ossement en fait, d’une victime d’enlèvement, qui a été, comme on le dit cyniquement dans une sorte d’argot macabre, « disparue ». A l’égard de cette catégorie d’œuvre, López Rosas reste méfiant ; ses préoccupations portent sur sa réception dans le volet supérieur du monde de l’art : « L’art qui s’inspire de la violence transforme en objet de luxe les réalités complexes de ses victimes car ce type d’art engendre une canonisation du sujet et sa commercialisation. » Néanmoins, la violence demeure une réalité difficilement contournable, même par l’art.
L’ART DES RÉSEAUX NEURONAUXDevant l’œuvre de Libia Posada, l’une des réactions possibles est celle d’un silence méditatif. Chirurgienne, l’artiste a obtenu également une maîtrise en arts visuels à l’Université de la province d’Antioquia à Medellin à la fin des années 80. Son thème, c’est le corps humain et ses réseaux de circuits neuronaux qui composent le cortex cérébral, le bulbe rachidien, la moëlle épinière (Neurografías), le système nerveux en général. À l’aide d’un réseau de fines lignes exploratrices, brisées ou sinueuses, Libia Posada détache sur un fond noir, des pistolets et des chars d’assaut.
« Libia Posada concentre son regard sur la totalité des systèmes qui nous entourent », écrit la critique d’art Liliana Hernandez,« il s’agit de structures de relation et d’orientation, mais aussi de distanciation et de perturbation du regard. Libia Posada esquisse l’univers des institutions médicales et psychiatriques, en explorant les zones limitrophes de concepts telles que santé et maladie, raison et folie, beauté et horreur, que ce soit dans les espaces publics ou privés. »2 Dans quelques-unes de ses œuvres, Posada suggère les relations obscures qui unissent le cerveau à la fois aux cibles et aux armes de la violence.
D’une indéniable virtuosité, les œuvres picturales (techniques mixtes) du jeune artiste René Medina, exposées au salon 2006 des jeunes créateurs au Musée d’Art Moderne de Bogotá, mettent en scène des crépuscules tardifs ou des nuits illuminées par la lune baignant des paysages désolés probablement dévastés par des duels d’artillerie. Ces œuvres ont aussi une évidente connotation psychique et existentielle. Des crânes gisent ça et là – on pense à la mémoire des vanités baroques – au milieu de lavis tour à tour sombres et lumineux, sillonnés de lignes géométriques vigoureuses, qui évoquent des zones vallonnées. Cette peinture à vocation essentialiste rappelle l’expressionnisme d’Anselm Kiefer.
Dans ce même salon, Sandra Patricia Navia retient l’attention avec l’installation intitulée Neuroscience, constituée de modèles de crânes ayant subi diverses lésions traumatiques. Encore une œuvre clairement polysémique. Dépassant l’effroi de la violence physique, le texte de l’artiste qui accompagne l’installation évoque « divers cas de maladies mentales qui ont cours dans la société contemporaine : personnalités dépressives, personnes victimes d’anxiété et de dissociations perceptives ».
GUERILLA DES SYMBOLES, ART CONTEXTUELDans des espaces d’exposition alternatifs, le discours sur la violence affiche l’objectif un peu plus explicite de « conscientisation sociale ». Tel est le cas, par exemple, de l’événement d’art actuel situé dans un quartier populaire, parodiquement nommé La Biennale de Venecia, où des artistes adaptent des outils multimédia (vidéo, film) pour traiter, entre autres thèmes, de situations de violence sociale, ouverte ou cachée : violence domestique, sexisme, terrorisme de tout côté.
Dans une atmosphère pleine de musique, d’humour et de bonne humeur, l’ironie des œuvres dénonce des situations qui surgissent dans la vie quotidienne. Quelques écrans de télé, une esthétique conviviale, un sens de l’improvisation : le tragique devient presque drôle.
Juan Carlos Gutierrez Nieto propose une installation interactive parodique dans son minimalisme déconcertant : une pile de formulaires sur un simple pupitre – le visiteur est prié de s’asseoir et d’en remplir un… C’est le simulacre d’un formulaire de passeport. L’œuvre fait allusion au problème de l’émigration, aux difficultés de voyagerà l’étranger, aux entraves qui limitent le mouvement international des Colombiens. « Je me sens prisonnier dans mon pays », explique l’artiste. « Pour moi, il est difficile de sortir de ce pays. Mais ceci est plus facile pour des personnes riches ou encore pour des délinquants », d’ajouter Gutierrez Nieto. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la « guerrilla du symbolique », décrite par le théoricien de la culture Eduardo Mosquera3, une décontextualisation active des stratégies de signes propagées par les métropoles culturelles, pour les adapter au contexte latino-américain.
Le collectif Gasú, qui intègre des habitants à la retraite d’un quartier défavorisé, présente une installation incluant une bonbonne à gaz vide pour cuisinière, vidéo et posters. Carlos-Maria Diaz et Lucas Jaramillo, artistes originaires de la ville de Medellin, orientent et éduquent le collectif d’apprentis artistes.
« Arrivez sain et sauf à la maison ! », proclame une grande étiquette collée sur la bonbonne à gaz. Ceux qui utilisent ces contenants savent aussi qu’ils peuvent servir de bombes pour tuer et semer la terreur. (Des sympathisants de l’extrême droite comme de l’extrême gauche, ainsi que des délinquants, peuvent être les auteurs de ce type d’engins destructeurs.) La décharge émotionnelle provient d’un humour à la fois noir et léger qui teinte au second degré un conseil maternel apposé sur un objet inapproprié. Aussi déconcertant soit-il, le message est facilement décodé et somme toute clair pour tout le monde. Art textuel.
« Notre cible est la guerre interne, point à la ligne », expliquent les artistes qui ont bien assimilé la puissance de la formule-choc, après avoir forgé leurs armes en milieu publicitaire. « L’humour reste un moyen de recours désespéré lorsque tous les autres moyens échouent. Nous voulons également populariser les moyens de l’art conceptuel », ajoute Carlos-Maria Diaz. « Cependant, au sujet de la démarche du collectif Gasú, je préférerais parler d’art contextuel », précise-t-il, afin d’inscrire cet art plus physiquement ou plus directement dans la culture du milieu de réception, milieu populaire loin des abstractions conceptuelles.
CASA TOMADACasa Tomada (Maison occupée) est un projet d’art actuel ; il exprime une vision de deux artistes et commissaires, Juliana Jimenéz et Lina Maria Hincapié, qui habitent Cali, importante ville située au sud-ouest de la Colombie. Dans une atmosphère électrique qui rappelle les années 70, les commissaires ont rassemblé les installations et œuvres multimédia de plusieurs jeunes artistes. L’événement a lieu dans une galerie alternative du centre de Bogotá. L’ambiance n’est ni proche du cadre universitaire dans le genre du Musée d’art moderne de Bogotá, ni celle de style missionnaire de popularisation de l’art actuel destiné à des publics éloignés du milieu cultivé : elle est ludique.
La vidéo intitulée La Aurora, nom d’un village de l’ouest de la Colombie, présentée par Lina Hincapié, traduit une très forte violence, même si elle ne se manifeste pas ouvertement. L’artiste affecte un esthétisme évident, ce qui accroît la force de choc de sa vidéo. Dans un cadre hallucinant, la caméra s’attarde sur une fillette de treize ans aux formes déjà plantureuses, dont de grands gaillards célèbrent l’anniversaire. On sabre le champagne pour la fillette, déjà une petite femme. Tout se passe dans une hacienda de la zone nord de la région Valle del Cauca. Le mouvement ondoyant et félin des jeunes baroudeurs, « soldats » de gangs qui cernent cette petite fille émerveillée et un peu perdue, réussit à nous mettre absolument mal à l’aise. Ma maison, ta maison, installation de photographies numériques d’Ernesto Ordoñez (Cali), reconstitue les incendies et les bombes des combats en zone montagneuse à l’aide de personnages qui reproduisent en miniature les soldats.
La vidéo intitulée Amour filial de René Varona Burbano, artiste originaire de la ville universitaire de Popayan, représente un individu indistinct (serait-ce le père évoqué par le titre de l’œuvre ?) dans une chaise roulante ; il tourne sur lui-même dans un mouvement frénétique et incontrôlé. Ce que l’on perçoit, c’est la chaleur et le désordre total de la situation. Fuite en avant, espace cauchemardesque… Ces dernières œuvres captent un esprit du temps, affrontent surtout la réalité et ne lésinent pas sur la qualité esthétique ; elles sont assimilables à un certain journalisme car c’est de la réalité qu’il s’agit. Naviguant entre le général et le concret, entre le désastre de la mondialisation et la notion de « catastrophe urbaine » (P. Virilio), elles s’inscrivent aussi dans le concept de la Mosquera : « la guerilla du symbolique ». Elles n’en sont pas moins significatives des tendances qui animent la représentation de la violence dans l’art colombien actuel.
1
William Alfonso López Rojas – article de revue : en Internet unperiodico.unal.edu.co/ediciones/94/15b.htm
2
Extrait d’un texte par Liliana Hernandez, artiste et commissaire indépendante, Fundación Gilberto Alzate Avedaño, 2005
3
Eduardo Mosquera, Contemporary Art Criticism from Latin America, MIT Press, 1996, p.12

Partie 3

FRANKLIN AGUIRREHOMME ORCHESTRE DE L’ART ACTUEL
André Selaneu
Travaillant avec un budget minime, s’appuyant sur l’enthousiasme de ses collaborateurs et sur un modeste soutien commercial, Franklin Aguirre dirige depuis 1995 l’événement au nom ironique et porteur de Biennale de Venecia.
Peintre néo-pop et gestionnaire artistique au milieu de la trentaine, Franklin Aguirre est un communicateur jovial et un penseur méthodique qui affectionne la compagnie des gens des médias. Il est souvent escorté dans ses déplacements en ville et dans ses sorties nocturnes par une coterie dévouée d’amis artistes et intellectuels.
Son idée a été d’introduire l’art actuel et ses concepts dans Venecia, un barrio (quartier) de condition en dessous de la moyenne dans la région sud de Bogotà. Aguirre formule son idéal sociologique de manière succincte : « Transformer le phénomène marginal en quelque chose de central. »
Dans un pays rongé par les inégalités sociales, la guerre interne de basse intensité, le narcotrafic, Aguirre a eu le courage de mettre le social et le politique au centre des thèmes de sa biennale, tout en maintenant les formulations thématiques assez générales pour ne pas encourir l’ire des autorités. L’oppression bureaucratique, la militarisation, mais aussi le mouvement féministe, font partie des préoccupations des œuvres exposées à Venecia.
« Franklin a entamé un processus artistique et social en 1995 en créant Venecia, joyeux simulacre plein d’humour qui établit des liens dans la communauté sociale élargie », explique Maria Elvira Ardilla, conservatrice du Musée d’Art Moderne de Bogotá (MAMBO). « Éloigné du centre de la capitale et de toute institution culturelle (bibliothèque ou musée), Venecia offre le contexte socio-économique le plus éloigné de la scène artistique que l’on puisse imaginer, et le milieu artistique y porte une grande attention », écrit le conservateur José Ignacio Roca. En 2006, comme signe de reconnaissance des répercussions populaires de la biennale de Venecia, le Musée d’Art Moderne de Bogotà consacrait une salle aux activités de l’événement.
« Qui possède les réseaux de communication de masse, possède le pouvoir », déclare Franklin Aguirre en citant Francisco Santos, le propriétaire du grand quotidien de Bogotá, El Tiempo. En poursuivant une stratégie à long terme d’action subtile sur l’imaginaire collectif, de promotion d’une tolérance aux nouveaux signes, Aguirre contribue à l’ouverture de l’espace imaginaire de la société colombienne. Son pari est non seulement celui d’un art actuel qui devient accessible en milieu populaire, mais que des membres de ces milieux de quartier peuvent, eux aussi, créer des œuvres au contenu critique, comme d’ailleurs c’est le cas du projet Gasù.(voir l’article Art et violence.)
Homme de questionnements, homme de subversion subtile dans son œuvre de peintre des signes promus en Occident (le portrait type de Marylin Monroe, les icônes bucoliques européennes du Sound of Music), Aguirre déploie donc socialement cette récupération parodique de concepts, en instaurant sa biennale. Actuellement, il commence à établir des liens avec l’étranger. En 2006, Aguirre invite Alice Forward et Michael Cousin, deux artistes conceptuels du Pays des Galles, à participer à la biennale de Venecia. Alice Forward propose uneœuvre traitant du thème chamanique dans la croissance des plantes et Michael Cousin une vidéo sur le processus de pensée de l’autre, œuvre empreinte d’un humour britannique de l’absurde, filmée à Montréal.

Partie 4

VIGUEUR ET DIVERSITÉ DE LA PEINTURE
André Seleanu
« La Colombie est un pays de peintres », remarque Beatriz Esguerra, directrice d’Arte Consultores, une galerie spécialisée en maîtres colombiens contemporains, au nord de Bogotá. À l’instar du foisonnement des versions colombiennes de l’art conceptuel et du multimédia, la peinture continue à s’épanouir dans un pays d’une éblouissante nature tropicale, sillonné par des montagnes et encadré par deux océans. Aujourd’hui, le flambeau de la peinture en Colombie est porté par des galeries, telles que Garcés Velasquez, La Cometa ou Artes Consultores, plutôt que par les musées qu’ils soient d’art moderne ou contemporain : cette situation n’est pas loin de ressembler à celle qui prévaut au Québec.
Depuis longtemps les Colombiens se sentent une affinité pour la peinture : on peut même parler d’un lien passionnel. Au XVIIe siècle, au temps de l’âge d’or du baroque espagnol, Gregorio Vasquez y Ceballos maniait à Bogotá un dessin fluide et raffiné grâce auquel il représentait des images de la Vierge d’une grande féminité, démontrant aussi à quel point l’art colonial disposait déjà de la maîtrise de ses moyens.
PORTRAIT DU JEUNE COLLECTIONNEURAu XXe siècle, la peinture contribue à la construction de l’identité colombienne,à la fois artistique et nationale. Des artistes reconnus forgent une modernité picturale et la peinture sait aussi révéler le caractère des régions du pays. Dans une forme de récupération d’indices du baroque, Fernando Botero capte le caractère opiniâtre et sensuel des habitants de sa province native d’Antioquia. Enrique Grau ébauche un théâtre mystérieux, une pantomime tropicale dans sa ville portuaire de Cartagène, alors que Alejandro Obregon, dans la fulgurance bleue et verte de son abstraction lyrique, révèle la magie de la Côte caraïbe de la Colombie.
Beatriz Esguerra, galeriste en peinture contemporaine, qui a obtenu une maîtrise en histoire de l’art au Middlebury College dans le Vermont (États-Unis), affiche naturellement ses préférences : « C’est encore la peinture qui est le médium le plus capable de perdurer dans l’histoire. Je considère que l’art actuel, tels le multimédia, l’installation, la performance et ainsi de suite, possède un caractère éphémère. Ceux parmi les artistes qui choisissent ces médias pensent peuà la permanence, à la longévité de leursœuvres…et la plupart de ces œuvres aboutissent dans un entrepôt », constate Beatriz Esguerra. « J’ai lu dans les journaux que le célèbre Requin de l’introduction de la l’installation de Damien Hirst serait en décomposition. J’admets que la technologie dans la production artistique présente un grand intérêt, mais l’œuvre technologique peut-elle perdurer ? N’est-elle vouée qu’à demeurer un phénomène éphémère ? », s’interroge Esguerra.
En parlant de la structure du marché de l’art en Colombie, Beatriz Esguerra observe la formation d’une élite de jeunes acheteurs : ils forment un groupe d’environ un millier de personnes. Elle en esquisse le profil : « Contrairement aux collectionneurs de la génération précédente qui commençaient à rassembler des œuvres d’art vers l’âge de cinquante ans, le collectionneur typique d’aujourd’hui est nettement plus jeune, c’est un professionnel, généralement célibataire ; il aime voyager, se cultiver, il suit l’actualité de l’art. » Le galeriste Alonzo Garcés, pour sa part, insiste sur la diversité « démocratique » des styles en vogue en peinture. Des versions du néo-pop, en passant par des expressions de l’abstraction lyrique ou géométrique, à des modes hybrides ou encore d’articulation conceptuelle, la peinture colombienne se présente comme un champ ouvert.
COLORISTESCesar Romero, artiste représenté par Arte Consultores, fait partie de ces coloristes qui traduisent une riche émotion par une couleur débordante, ce qui correspond à une certaine image ( peut-être traditionnelle) du caractère de la peinture colombienne. Romero donne vie à un univers joyeux aux tonalités chaudes où le registre abstrait, l’évocation de la nature tropicale demeurent proches de la surface du tableau. L’image subtile qu’il articule est celle des plantes et d’insectes de son pays : explosions et jets contrôlées de tons bleus, verts, lilas, fuchsia et jaunes, piquetés ça et là par des empâtements de couleurs. Ses toiles sont à l’image d’un déploiement de grands papillons, et en retrait on sent un fourmillement d’esprits, un peu à l’image de l’univers chamanique du peintre cubain Wilfredo Lam.
NON FIGURATIFSAna María Sanz, de la même galerie, pratique une peinture non figurative aux multiples signifiés. Elle vise la densité d’expression par un contrôle serré du vocabulaire plastique. Elle établit un dialogue entre le centre de la toile et sa bordure, en déployant des dégradés de diverses nuances de noir en contrastes par rapport à des fonds plutôt clairs. Certaines toiles lumineuses égayées par des touches carmin et des lavis orangés paraissent être des traces d’un paysage abstrait. Sanz vient d’un milieu patricien de Bogotá, elle a une vive compréhension de cette capitale située sur un vaste plateau à une altitude de deux mille six cents mètres au-dessus du niveau de la mer. « Bogotá est un cadre très andin, très spirituel, très austère, et quelque part l’on y sent la présence divine », remarque Ana María Sanz. « Les gens de Bogotá (mais réellement tous les Colombiens) connaissent un côté mystique : ils sont joyeux et violents à la fois ; entre ces puissances qui les habitent, il y a des forces, des dynamiques que l’on peut rapprocher d’une catharsis », d’expliquer Sanz.
POÉTIQUE PICTURALEDans les toiles de Sair Garcia prédominent des nuances de blanc et de gris, d’où, paradoxalement, émane un sentiment de chaleur. Tout en se limitant à un vocabulaire de subtils dégradés marqués par de fines touches de pinceau, grâce à une virtuosité personnelle, García semble frôler une forme de propos politique. Perdues dans des champs gris blancs qui évoquent des visions d’inondation, des silhouettes humaines fluettes et presque transparentes semblent entraînées dans une dérive existentielle. De cette fragilité des figures, García dégage une poétique picturale de la solitude.
ÉCONOMIE D’EXPRESSIONLina Leal, représentée par la galerie La Cometa, manie une couleur légère qui, dans une totale économie d’expression, crée une conceptualisation lyrique des risques et heurts qu’affronte l’homme devenu anonyme dans l’ère du virtuel, du rythme saccadé de la vie et de la trame incertaine des relations humaines. Giacometti pourrait être un des lointains ancêtres de son univers de signes. La peinture de Lina Leal, qui tend vers des tonalités claires, se caractérise par l’harmonie subtile des pigments et des champs chromatiques.
MINIMALISME ET ROMANTISMELes thèmes du rêve et de la mort occupent une place centrale dans la peinture de Beatriz Gonzalez, figure consacrée de l’art contemporain en Colombie, représentée par la galerie Garcés Velasquez. Son expressionnisme figuratif s’exprime à travers des visions hiératiques du corps et du visage humain, modelé en aplats de couleurs. Ses images, qui également doivent beaucoup au regard de la télévision, sont empreintes d’une forme de deuil chrétien sans doute, mais également de filiation indigène. Les huiles et les pastels racontent des histoires qui juxtaposent la sérénité des âmes à la proximité de la mort. La violence se cache juste en dessous de la surface des choses, de l’apparence des êtres. L’œuvre de Gonzalez est une éloquente prière contre la violence d’un conflit interne toujours renouvelé ; c’est un aveu de compassion pour les victimes, aveu exprimé en de saisissants jaunes opposés à des bleus cadmium et à des mauves illuminés par des traces de vert. Confrère de génération de Beatriz Gonzalez, né en 1937, Santiago Cárdenas combine un minimalisme des couleurs et des surfaces à un subtil romantisme des motifs. Cárdenas crée des variations sur le thème du tableau noir qui le fascine du point de vue textural et chromatique. L’artiste se donne le plaisir d’y crayonner avec une économie du geste de voluptueux nus féminins.
Francisco Zea est un personnage d’apparence excentrique ; dans ses vêtements bariolés, il a l’air d’appartenir au scénario qui domine sa peinture. Il articule une esthétique des contrastes crépusculaires entre rouges et noirs, vision d’une déchéance, d’une catastrophe hors contrôle qui guette les grandes métropoles.
EXPRESSIONS D’UN ANIMISMEPeintres d’origine indigène, natifs des régions de forêt tropicale du département de Putumayo au sud de la Colombie, à la frontière de l’Équateur, Carlos Jacanamijoy et Kindi Llajtu ( «oiseau qui chante » en langue indigène) exercent leurs activités artistiques à Bogotà. Ils ne cachent pas leur intention de représenter dans le langage de la peinture contemporaine l’esprit animiste des habitants de la forêt équatoriale. Une citation d’Octavio Paz vient à l’esprit : « La modernité, c’était la plus ancienne antiquité. »1 La palette de ces peintres se déploie dans une grande abondance chromatique : l’un et l’autre tirent parti de l’harmonie et du choc des tons primaires. Jacanamijoy jouit d’une réputation internationale : ses œuvres aux nappes de couleur ondoyantes qui semblent envoyer des éclairs phosphorescents sont bien cotées sur le marché new-yorkais de l’art.
Dans les toiles de Kindi Llajtu, des contours de canoë et d’oiseaux emblématiques se profilent sur des champs de couleur de facture pointilliste avec des tonalités de base jaunes, vertes et roses. Tout en utilisant le dripping à la façon de Pollock, Llajtu fabrique ses propres pinceaux qui produisent des effets pointillistes et des rayures caractéristiques sur la toile. « Il y a des artistes et penseurs qui doutent des constructions narratives portées par la globalisation. Ils préfèrent l’hétérogénéité du local à l’homogénéité de l’universel », commente le critique d’art Eduardo Serrano à propos de l’œuvre de Kindi Llajtu.2 L’artiste sait néanmoins adapter sa vision – avec humour – aux goûts « globalisés » du public contemporain.
Johanna Calle forge un univers graphique en utilisant des encres colorées. Elle crée des images tridimensionnelles d’objets qui s’écartent de la pure géométrie, tout en conservant une forme régulière. Ces corps rappellent des cages, ils en projettent manifestement la menace tranquille. Les barres de ces cages sont formées de fines calligraphies indéchiffrables. L’artiste remplit également des pages de sa fine calligraphie séduisante et illisible. Johanna Calle explore le domaine de l’intermédiaire et de l’hybride en dessinant des formes féminines indéterminées et inachevées, d’où cependant émane la vie. Elle est fascinée par les labyrinthes psychologiques que recèle le conte d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll. L’artiste inscrit l’image déconstruite d’Alice, sa petite héroïne, dans le dédale de spirales calligraphiques. Entre un humour inquiet et un puissant sens du tragique, Johanna Calle traduit l’aspect irréductible contenu dans le geste de dessiner, un code qui défie le mot, mais non pas l’entendement.
1
Texte cité dans les notes explicatives pour la collection de peinture latino-américaine du Musée Banco de la Republica (Bogotá).
2
Eduardo Serrano – Kindi Llajtu Edition Galeria La Cometa, Bogotá, 2006, p.3.
______
Agradecimientos a Sandra Patricia Navia, por compartir este interesante artículo con todas las amigas y amigos de [AgorArte].

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